BIG OTHER « Préface à l’édition 2011 du Camp des Saints »

Le Camp des Saints a été écrit en 1971 et 1972 à Boulouris, dans une monumentale villa de style anglo-balnéaire fin XIXe siècle, hautement baptisée Le Castelet, qui m’avait été prêtée, au bord de la Méditerranée, avec plage étroite et bancs de rochers. De la bibliothèque où je travaillais, on ne voyait, à cent quatre-vingts degrés, que la mer et le grand large, si bien qu’un matin, le regard perdu au loin, je me dis : « Et s’ils arrivaient ? »Je ne savais pas qui étaient ces ils, mais il m’avait paru inéluctable que les innombrables déshérités du Sud, à la façon d’un raz de marée, allaient un jour se mettre en route vers ce rivage opulent, frontière ouverte de nos pays heureux. C’est ainsi que tout a commencé.
Je n’avais aucun plan et pas la moindre idée de la façon dont les choses se passeraient, ni des personnages qui allaient peupler mon récit. Je m’interrompais le soir sans savoir ce qu’il adviendrait le lendemain, et le lendemain, à ma grande surprise, mon crayon courait sans entraves sur le papier. Il en serait de même jusqu’au terme. Si un livre me fut un jour inspiré, c’est celui-là.
Un signe, des années plus tard, vint corroborer cette impression.
Dans la nuit du 20 février 2001, un cargo non identifié, chargé d’un millier d’émigrants kurdes, s’échoua volontairement, de toute la vitesse de ses vieilles machines, sur un amas de rochers émergés reliés à la terre ferme, et précisément à… Boulouris, à une cinquantaine de mètres du Castelet ! Cette pointe rocheuse, j’allais y nager par beau temps. Elle faisait partie de mon paysage. Certes, ils n’étaient pas un million, ainsi que je les avais imaginés, à bord d’une armada hors d’âge, mais ils n’en avaient pas moins débarqué chez moi, en plein décor du Camp des Saints, pour y jouer l’acte I ! Le rapport radio de l’hélicoptère de la gendarmerie à l’aube du 21 février diffusé par l’AFP semble extrait, mot pour mot, des trois premiers paragraphes du livre. La presse souligna la coïncidence, laquelle apparut, à certains, et à moi, comme ne relevant pas du seul hasard…
Ce livre est paru en janvier 1973.
À quarante-huit ans, je n’avais publié que des récits de voyage ou d’exploration, des nouvelles, une série de chroniques et de reportages dans Le Figaro, et deux romans de jeunesse vite oubliés se déroulant au Pérou et au Japon : pas de quoi prétendre à une notoriété dans le sanctuaire ger-mano-pratin, que par ailleurs je fréquentais peu. Ce fut l’éditeur qui s’en chargea, et avec lui toute la puissance de sa maison. Robert Laffont prit contact, personnellement, avec tous les libraires importants de France. C’était son livre. Il le connaissait aussi bien que s’il l’avait écrit lui-même. Tenant à son habitude table ouverte dans un bistrot italien de la rue des Canettes, cet homme réservé, qui parlait peu, d’une voix neutre, en laissant tomber la conversation, sortait soudain de sa coquille et, avec une verve de néophyte, racontait Le Camp des Saints à ses invités. Il s’employa même courageusement à convaincre, d’ailleurs sans succès, la redoutée papesse des pages littéraires du journal Le Monde. À sa façon, c’était un grand naïf, Robert Laffont…
On pariait sur un best-seller. Au printemps, on déchanta. Dans la presse de droite, un maigre concert, avec fausses notes. L’Aurore et le Quotidien du médecin s’en tirèrent par une interview, ce qui dispensait leurs chroniqueurs de s’engager. Valeurs actuelles (Paul Vandromme) et Minute (Jean Bourdier), qui était alors un hebdo très lu, ne manquèrent pas de courage, sans oublier les petits, les sans-grades, comme Aspect de la France ou Rivarol.
Quant à l’omniprésent Figaro, où j’écrivais régulièrement et où j’écris encore de temps à autre, il m’éreinta, par la plume préhumanitaire et archéoconsensuelle de Claudine Jardin. Un renfort détonnant, cependant, et tout à fait inattendu en plein virement de bord postconciliaire : celui de deux jésuites de poids, le père Lucien Guissard dans La Croix et le père Pirard dans La Libre Belgique… Du côté des grands quotidiens de province, drapés dans leur neutralité orientée, pas une ligne, pas un écho, à l’exception notable du Progrès de Lyon, qui salua dans une même charrette Le Camp des Saints et Les Écuries de l’Occident, de Jean Cau. Je me sens bien seul depuis que Jean Cau est mort…
Et pour fermer le ban, la presse de gauche, majoritaire, Le Monde et L’Observateur en tête, elle demeura muette. Trente-sept ans et vingt-cinq livres plus tard, elle l’est toujours – liste noire –, sans pour autant s’être privée de faire savoir durant toutes ces années combien l’auteur du Camp des Saints était odieux et infréquentable. Je considère cela comme un honneur, et mieux, à la longue, je n’en suis pas sorti perdant !
Au total, en 1973 : un tirage de 20 000 exemplaires, dont 15 000 trouvèrent preneurs. Robert Laffont écrivit sobrement : « Un grand roman, sur un grand sujet, qui n’a pas trouvé l’adhésion de tout le monde… » Fin de partie ? Pas du tout. Un début.
C’est aux États-Unis que, deux ans plus tard, retentit le clairon de la reprise : l’éditeur Charles Scribner, une sorte de Gallimard américain, publia The Camp of the Saints en 1975. Il m’envoya un billet d’avion pour venir rencontrer à New York le traducteur, professeur Norman Shapiro, à propos de mots et tournures de phrases qui pouvaient prêter à confusion. Je n’ai nullement senti, chez l’un ou chez l’autre, la moindre réticence à l’égard du thème de ce livre, et notamment chez Shapiro, qui n’était pas un homme de droite.
Ce fut un succès de presse et de vente, suivi de diverses réimpressions et du T. S. Eliot Award qui me fut décerné à Chicago en 1997. Ronald Reagan et Samuel Huntington{1} furent parmi ses notables lecteurs. Jeffrey Hart, professeur à Princeton, chroniqueur et célèbre columnist américain, écrivit : « Raspail is not writing about race, he is writing about civilization… »
Nombreuses sont les universités où The Camp of the Saints, devenu un classique, fait toujours l’objet de travaux et de débats. Suivirent, dans la foulée, les éditions anglaises, espagnoles, portugaises, brésiliennes, allemandes, néerlandaises, puis russes, tchèques, polonaises… Je salue avec une certaine émotion perplexe la traduction en afrikaans, publiée à Pretoria en 1990.
Cette même année 1975, à Paris, alors que Le Camp des Saints avait disparu depuis dix-huit mois des rayons des librairies – à l’exception d’une seule, celle de Jean-Pierre Rudin, à Nice –, le service commercial des Éditions Robert Laffont releva, sans que rien ne pût l’expliquer, un léger frémissement des ventes qui, de semaine en semaine, prenait du corps et s’affirmait jusqu’à devenir un courant constant qui, de réimpression en réédition, jamais ne cessa, au moins jusqu’à aujourd’hui. Les lecteurs « historiques » du livre venaient de faire irruption dans la partie.
À en juger par le résultat, ils étaient nombreux, de tous milieux, persuasifs, souvent influents, parfois haut placés. Beaucoup m’ont écrit, parmi lesquels Pierre Gaxotte, Thierry Maulnier, Jean Anouilh, Maurice Druon, Jean-Louis Curtis, Michel Déon, Jacques Laurent, Jean Dutourd, de droite, certes, mais aussi Alfred Sauvy, professeur au Collège de France et directeur, jusqu’en 1962, de l’Institut national démographique (le discutable INED, aujourd’hui), qui bien avant moi avait détecté dans les chiffres l’irruption de l’inéluctable. J’ai conservé tous ces témoignages, et celui de Sauvy m’est précieux…
D’autres venaient me rendre visite à l’occasion de Salons du livre ou de séances de dédicaces, et c’est ainsi que j’ai compris comment Le Camp des Saints circulait. Je me souviens de ce député-maire d’une de nos très grandes villes qui en avait en permanence une pile sur son bureau, bien en vue, et l’offrait à chacun de ses visiteurs en disant : « Lisez ça, vous ne pourrez jamais l’oublier… » Ou de ce chauffeur de taxi, à Paris : comme Robert Laffont rue des Canettes, il racontait Le Camp des Saints à ses clients, tout en conduisant, « pour faire passer le temps ». La course terminée, il trouvait le moyen de leur en vendre un, « à peu près une fois sur deux ». En compte à demi avec un « copain libraire », il en écoulait une dizaine par jour… Ou encore de cet hôtelier-restaurateur, en Bourgogne, qui le joignait à l’addition, en paquet-cadeau enrubanné, « avec les compliments de la maison ».
Et enfin, l’Adorable Julia, à Genève. Je l’avais applaudie maintes fois au théâtre. Des salles combles. Une souveraine séduction. L’inoubliable Madeleine Robinson. Ce ne fut pas une dédicace facile. Je ne trouvais pas mes mots. Quand enfin je lui tendis son livre, elle me dit : « Vous savez, depuis qu’il est sorti, c’est au moins le centième que j’achète. Je le prête, on ne me le rend pas, je le rachète et ainsi de suite. J’en ai donné à tous mes amis – elle me citait des noms connus. Vous m’avez brouillée avec quelques-uns. La lecture du Camp des Saints, c’est un test. »
Le thème du Camp des Saints est d’une extrême simplicité. Il peut se résumer en une vingtaine de lignes :
Dans la nuit, sur nos côtes, au Midi de notre pays, cent navires à bout de souffle se sont échoués, chargés d’un million d’émigrants. Des pauvres gens traqués par la misère, des familles entières avec femmes et enfants, nuées venues du sud de notre monde, attirées par la Terre promise. Ils espèrent. Ils inspirent une immense pitié. Ils sont faibles. Ils sont désarmés. Ils ont la puissance du nombre. Ils sont l’objet de notre remords et de l’angélisme mou de nos consciences. Ils sont l’Autre, c’est-à-dire multitude, l’avant-garde de la multitude. Et maintenant qu’ils sont là, va-t-on les recevoir chez nous, en France, « terre d’asile et d’accueil », au risque d’encourager le départ d’autres flottes de malheureux qui, là-bas, se préparent ? C’est l’Occident, en son entier, qui se découvre menacé. Menacé de submersion. Alors que faire ? Les renvoyer chez eux, mais comment ? Les enfermer dans des camps, derrière des barbelés ? Pas très joli, et ensuite ? User de la force contre la faiblesse ? Envoyer contre eux nos marins, nos soldats ? Tirer ? Tirer dans le tas ? Qui obéirait à de tels ordres ? À tous les niveaux, conscience universelle, gouvernements, équilibre des civilisations, et surtout chacun en soi-même, on se pose ces questions, mais trop tard…
Le récit respecte les trois unités, de temps, de lieu et d’action. C’est un texte allégorique. Tout se dénoue en vingt-quatre heures, alors que dans la réalité il s’agit d’une submersion{2} continue, sur des années, dont nous ne mesurerons la catastrophique plénitude qu’au tournant 2045-2050, lorsque sera amorcé le basculement démographique final : en France, et chez nos proches voisins, dans les zones urbanisées où vivent les deux tiers de la population, 50 % des habitants de moins de 55 ans seront d’origine extra-européenne. Après quoi, ce pourcentage ne cessera plus de s’élever en contrecoup du poids des deux ou trois milliards d’individus, principalement d’Afrique et d’Asie, qui seront venus s’ajouter aux six milliards d’êtres humains que la terre compte aujourd’hui, et auxquels notre Europe d’origine ne pourra opposer que sa natalité croupion et son glorieux vieillissement.
Cela, chacun peut le lire dans la presse, traité à la façon d’une banale information, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Il se publie chaque année sur ce sujet quelques livres techniquement documentés, mais dont les auteurs, à de rares exceptions près, se gardent bien de crier qu’il y a le feu à la maison. À défaut de l’INED, qui rebat les cartes sur ordres et à son gré, démographes et sociologues sont à peu près d’accord sur l’essentiel, à savoir les chiffres et le délai, mais hormis quelques dissidents de choc, ils l’assortissent de réserves prudentes et de précautions lénifiantes, ou bien affectent de traiter la question sous le seul angle professionnel, comme un entomologiste consciencieux dissertant sur une migration massive de fourmis. Le journaliste Éric Zemmour, prenant le parti de s’en amuser, les compare à « un serrurier qui aurait forgé une clef magique pour ouvrir des portes soigneusement closes, mais qui, effrayé par les monstres qu’il découvre, claque la porte derrière lui, jette la clef, et affirme d’un air dégagé qu’il n’y a rien à voir{3}… »
En fait, chacun le sait, d’instinct, que les « minorités visibles » vont devenir majorité et qu’il n’existera plus aucun moyen, hormis l’inconcevable{4}, d’inverser la tendance. C’est vrai aussi qu’on ne peut pas se lever chaque matin et s’empoisonner la journée et la vie entière en se pénétrant, dès le petit déjeuner, de l’idée que tout est foutu, mais tout de même, cette étrange indolence à tous les niveaux de la connaissance, des pouvoirs, de l’information, de l’opinion, cette rétention fin de race de la pensée et de l’action, cette politique de l’autruche… C’est un point sur lequel nous reviendrons.
À relire Le Camp des Saints, je me réjouis de l’avoir écrit dans la force de l’âge et des convictions. Je n’en renie rien. Pas un iota. La présente édition est rigoureusement conforme à celles de 1973 et de 1985. C’est un livre impétueux, furieux, tonique, presque joyeux dans sa détresse, mais sauvage, parfois brutal et révulsif au regard des belles consciences qui se multiplient comme une épidémie. Bien que ce soit en tous points un roman où, par le principe de la fiction, l’auteur est tacitement libre de laisser galoper son inspiration sans autre sanction que celle du public, il s’y tient des propos consensuellement inadmissibles. Parmi certaines scènes majeures, et tout autant inacceptables dès lors qu’on les sépare de leur contexte, je ne citerais que la dernière, qui devrait satisfaire les « bons », puisque ce sont « les méchants » qui y perdent la partie, et la vie :
Le pays est envahi. Les autorités ont baissé les bras. La population s’enfuit en masse vers le nord, abandonnant sa terre bénie des dieux et ses hypermarchés dévastés. Le désordre et la confusion règnent. L’anarchie est partout. L’ancienne France n’est plus défendue que par vingt irréductibles, moitié civils, moitié soldats, retranchés dans un vieux village sur les hauteurs qui dominent la mer. Sans états d’âme, ils font des cartons sur tout ce qui bouge. Parmi eux, un jeune ministre, qui a rompu avec le gouvernement pour rallier le dernier carré :
« Procédons légalement, dit soudain le ministre. Nous avons abattu deux cent quarante-trois immigrants, alors qu’aucun texte de loi ne nous y autorise, au contraire ! Je vous propose donc le décret suivant, avec effet rétroactif de trois jours et affichage immédiat. Je viens de le rédiger. Voici !
Il tire un papier de sa poche et lit :
— Vu l’état d’urgence proclamé dans les départements du Midi, sont suspendues jusqu’à nouvel avis les dispositions de la loi du 9 juin 1973 ainsi précisées en ces termes :
« Ceux qui auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race, une religion déterminées, seront punis d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de deux mille à trois cent mille francs. D’autre part, seront punis comme complices d’une action qualifiée de crime ou délit ceux qui, soit par les discours écrits ou menaces proférées dans les lieux ou réunions publics, soit par des écrits, imprimés, dessins, gravures, emblèmes, images ou tout autre support de l’écrit, de la parole ou de l’image, vendu ou distribué, mis en vente ou exposé au regard du public, auront directement provoqué l’auteur ou les auteurs à commettre lesdites actions si la provocation a été suivie d’effets.
Fait au Village, le…, signé… etc. »
— C’est un peu tard, je vous le concède, a repris le ministre. Mais jusqu’à présent, qui aurait osé ? Cette loi, j’ai vérifié, avait été votée à l’unanimité. Je suppose qu’à l’époque, mes collègues députés n’en soupçonnaient pas les conséquences. Ou tout au moins, s’ils eurent quelque doute, personne ne se risqua à les manifester. R est des sortes d’unanimité dont il ne fait pas bon de se retrancher{5}… »
Le lendemain, tous les vingt, ils étaient écrabouillés sous les décombres du village par un bombardement à basse altitude de six vagues de trois avions. On avait trouvé dix-huit pilotes pour accomplir ce travail et un général pour l’organiser. Les avions portaient la cocarde de nos armées…
Cela, c’est le roman, mais la loi citée, elle, ne relève nullement de la fiction. À la seule réserve d’un décalage de date – de ma part, une fanfaronnade –, il s’agit d’une loi première du genre, d’initiative privée et parlementaire, la loi Pleven, votée le 1er juillet 1972, effectivement à l’unanimité, Georges Pompidou était président de la République et Pierre Messmer Premier ministre. L’un comme l’autre, sur ce sujet-là, ils n’avaient pas le couteau entre les dents. Une loi politique. Du grain à moudre…
La question de l’immigration, encore à ses balbutiements, ne requérant aucune urgence apparente, et les magistrats de l’époque se révélant plutôt réticents, il lui fallut un certain temps pour devenir opérationnelle. À cela s’ajoutait la prescription pénale qui n’était alors que de trois mois{6}. C’est ainsi que Le Camp des Saints, paru en 1973, et qui aurait dû tomber sous le coup de cette loi, en réchappa. Il ne fut jamais rattrapé, les lois restrictives qui suivirent n’étant pas rétroactives. Elles sont au nombre de trois : la loi Gayssot (1990), la loi Lellouche (2001) et la loi Perben (2004), et ont reçu, à l’initiative personnelle de Jacques Chirac en cadeau de fin de mandat présidentiel, le renfort musclé de la HALDE (Haute autorité de lutte contre la discrimination et pour l’égalité).
J’ai eu la curiosité de consulter séparément deux avocats spécialistes de ces questions.
Il en ressort que Le Camp des Saints, s’il voyait le jour pour la première fois, serait impubliable aujourd’hui, à moins d’être gravement amputé. On peut mesurer, après trente-deux ans, avec une accélération brutale à partir de la loi Gayssot de 1990, combien a été restreinte et encadrée, dans ce pays, la liberté d’expression, précisément sur ce sujet-là.
Et pourtant, depuis sa parution, il a été abondamment lu, ce livre, et pas par n’importe qui ! À l’occasion de rééditions, celle de 1985, entre autres, j’ai adressé des services de presse, dédicacés, à différentes personnalités, en majorité politiques, de gauche comme de droite. Beaucoup m’ont répondu, quelques lignes, parfois plus. Je cite en vrac : François Mitterrand, Jean-Louis Debré, Lionel Jospin, Louis Mermaz, Robert Badinter, Jean-Pierre Chevènement, Denis Olivennes, François Pinault, Jacques Toubon, Max Gallo… et, remontant le temps qui fauche, Raymond Barre, Maurice Schumann, Alain Poher, Louise Weiss, André Malraux… Lettres ou cartes, manuscrites ou dictées, je les ai conservées. Mon parachute… Certaines ne sont que des remerciements, d’autres s’engagent peu ou prou sur le fond, avec fortes réserves ou approbations mesurées, mais toutes reflètent un ton général qui ne correspond en rien aux vitupérations des quatre lois que, non-parlementaires exceptés, ils avaient votées des deux mains.
C’est à gauche que cette contradiction se révèle la plus surprenante. À lire leurs journaux emblématiques – Le Monde diplomatique s’était tout de même résolu à un long étripage du Camp des Saints, avec mise de l’auteur au pilori –, voilà des gens qui auraient dû me honnir et m’écraser sous leur silence et leur mépris ! Pas du tout ! Ils répondent courtoisement, à commencer par François Mitterrand. Ils ont fait cet effort-là. Ils ne s’estiment nullement offensés que j’aie songé à leur envoyer un tel livre, dédicacé par-dessus le marché ! S’ils sont en désaccord, ils me le disent clairement, mais terminent par « cordialement » (Lionel Jospin) ou « avec mon fidèle souvenir » (Jean-Pierre Chevènement)… Certaines lettres sont chaleureuses et s’engagent dans une méditation de fond bien au-delà de l’habitude consensuelle et des réflexes automatiques de la pensée dominante qui bloquent toute velléité de vrais débats (on l’a vu encore au début de l’année dernière avec l’enterrement précipité de la mirifique consultation sur l’identité nationale)
J’en mentionnerai deux, celle de Robert Badinter, alors garde des Sceaux, et celle de Denis Olivennes, ex-président de la FNAC et aujourd’hui PDG d’Europe 1. Ce n’est pas transgresser le caractère confidentiel d’une correspondance privée que de dire qu’elles honorent la probité intellectuelle de leurs signataires… et respectent celle de leur destinataire.
Je n’oublie pas non plus Max Gallo, écrivain et romancier alors publié, lui aussi, chez Robert Laffont, puis député socialiste, ministre porte-parole du gouvernement Mauroy, rédacteur en chef du Matin de Paris, qui m’avait, en diverses circonstances, contré implacablement, et cela dès la sortie du livre, lors d’une émission de télé où, ayant le choix d’un invité, je l’avais naïvement convié ! Et c’est ce même Max Gallo, futur académicien, qui, en 2006, m’adressant son dernier roman{7}, l’avait assorti de cette dédicace : « Pour Jean Raspail, qui a eu le don de prophétie. En amitié… » Et bien sûr que j’avais de l’amitié pour Max, et autant pour Bertrand Poirot-Delpech, autre académicien. Chroniqueur littéraire attitré du journal Le Monde pendant plus de vingt ans, il rompit soudain l’obligation tacite du silence et exhuma bille en tête Le Camp des Saints en y consacrant l’un de ses derniers articles : « Relisez ce livre, paru il y a vingt ans… En nos temps de « flux migratoires » mal maîtrisés, l’anticipation impressionne par sa vraisemblance, par l’embarras qu’elle cerne, où elle nous laisse, en plan… L’inconscience des envahis et leur acquiescement à ce qui va les dissoudre{8}… »
Des témoignages que je viens d’évoquer, parmi d’autres, il ressort que tous ces gens – de droite comme de gauche, j’insiste là-dessus – qui participent ou participaient au gouvernement du pays ou au modelage de l’opinion, pratiquent un double langage : l’un public et proclamé, l’autre personnel et dissimulé, comme s’ils avaient une double conscience, celle qu’on arbore comme un drapeau et celle qui s’est réfugiée dans le maquis des pensées inavouables, qu’on n’exprime qu’en petit comité, entre amis sûrs, et encore… Je ne fréquente pas les allées du pouvoir, mais il m’est arrivé de converser en privé, sur ce thème, avec tel ou tel ministre ou ancien ministre, tel ou tel directeur de cabinet de Matignon, tel ou tel conseiller de l’un ou l’autre président, et dont les propos nets et clairs, sans illusions, se situaient aux antipodes de leur comportement officiel et des mesures et décisions qu’ils étaient chargés d’élaborer. Au service de l’État, ils sont… Il me semble juste de reconnaître, en guise de circonstances atténuantes, que s’ils s’engageaient à rebrousse-poil face à la meute médiatique, showbiztique, artistique, droit de l’hommiste, universitaire, enseignante, sociologue, littéraire, publicitaire, judiciaire, gaucho-chrétienne, épiscopale, scientifique, psy, militante humanitaire, politique, associative, mutualiste et j’en passe, ils signeraient, dans la minute, leur condamnation à la mort civile.
Car en face, dans l’autre camp, s’agite une redoutable phalange issue du sein de notre propre nation, et néanmoins tout entière engagée au service volontaire de l’Autre : BIG OTHER…
Big Other vous voit. Big Other vous surveille. Big Other a mille voix, des yeux et des oreilles partout. Il est le Fils Unique de la Pensée dominante, comme le Christ est le Fils de Dieu et procède du Saint-Esprit. Il s’insinue dans les consciences. Il circonvient les âmes charitables. Il sème le doute chez les plus lucides. Rien ne lui échappe. Il ne laisse rien passer. Comme Lénine en autres occurrences, il dispose d’une foule « d’idiots utiles ». Sa parole est souveraine. Et le bon peuple suit, hypnotisé, anesthésié, gavé comme une oie de certitudes angéliques…
Le premier soin de Big Other a été de tordre le cou au « Français de souche », pour déblayer définitivement le terrain. Il lui a fallu un certain temps, mais la besogne est en voie d’achèvement. Une dernière salve a été tirée au début de 2010 par le ministre Éric Besson (« La France n’est ni un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni une religion, c’est un conglomérat de peuples qui veulent vivre ensemble. Il n’y a pas de Français de souche, il n’y a qu’une France du métissage »), suivie de près, pour le coup de grâce, par Claude Allègre, que tout le monde connaît, et Denis Jeambar, l’ex-conscience de l’hebdomadaire L’Express. Car ils s’y étaient mis à deux, dans Le Figaro{9}, pour planter ce poignard dans le dos d’une très vieille nation : « Il n’y a pas de Français de souche. » Tel est l’incipit de leur texte, repris en gros titre sur cinq colonnes. D’entrée, « excluant toute référence ethnique », ils élargissent à plaisir la plaie : « le vocable « Français de souche » n’a aucun sens… Nous étions tous métis… »
À ces propos péremptoires, il n’y a pas eu de réponse. Ni dans le journal qui les avait publiés, ni ailleurs. Rien. Pour ma part (j’écris lentement, surtout en terrain miné), je suis arrivé trop tard. Dès le lendemain, Le Figaro avait clos le débat. J’y reviens.
Métissage, métis, France métissée… Cette innovante escroquerie historico-sémantique a fait des ravages. Elle impose un impudent amalgame, puisqu’il est avéré que l’immigration de masse extra-européenne, dans notre pays, ne date au mieux – si j’ose dire – que d’une cinquantaine d’années.
C’est vrai que la France est le produit d’un superbe et bénéfique brassage, sur fond de sauce gallo-romaine, de Francs, de Burgondes, de Vikings, de Wisigoths, de Germains, puis d’Alsaciens, de Basques, de Catalans, de Juifs d’Alsace et de Lorraine et du Comtat-Venaissin, de Corses, de Flamands, de Bretons, de Provençaux, d’Écossais, de Savoyards, d’Occitans, enfin d’Italiens, d’Espagnols, de Polonais, de Portugais, mais c’était l’Europe qui s’était invitée chez elle. Rien que l’Europe. Les voilà, les Français de souche ! Depuis le temps que ça dure, cela fait énormément de monde, mais rien qui permette, dans tous les cas, sous le prétexte qu’ils sont « divers », de les qualifier de métis et de justifier ainsi le vrai métissage, celui qui se définit en ces termes : croisement, mélange de races différentes{10}.
Me référant au magistère de MM. Allègre et Jeambar, j’en suis venu tout de même à me poser la question, honnêtement : et si, au bout du compte, il existait une chance que je sois un métis ?
J’ai interrogé nos archives de famille. En dépit de leur modestie (artisans, paysans, petits propriétaires, bas officiers, fonctionnaires subalternes), elles remontent, pour une bonne part, jusqu’au règne de Louis XIV, parfois au-delà. Du côté Raspail, c’est le Comtat-Venaissin, les Causses, le Languedoc rhodanien. Du côté Chaix (ma mère), le Dauphiné, le Dévoluy, et, selon l’expression coutumière d’Alexandre Vialatte, « depuis la plus Haute Antiquité ». Déployés sur l’arbre généalogique, on trouve des Dutey, Ventavon, Lherminier, Johaud, Verdet, Brottes, Vernissac, Pouchoulin, Pit, Dautel, Barbé, Théoule, David, du Terrail et autres Lamotte en rangs serrés, parmi lesquels – j’ai cherché en vain – jamais ne se glissa un nom qui pût laisser soupçonner une quelconque ascendance exotique. Il y a bien l’ancêtre wisigoth chevelu qui tenait garnison à Vaison-la-Romaine pour le roi Théodoric II… Mon arrière-grand-père Joseph, capitaine de gendarmerie et membre de plusieurs sociétés savantes, assurait, prêt à le jurer, que tous les Raspail de Vaucluse en descendaient. Les Wisigoths, chacun le sait, sont originaires de Scandinavie. Raté ! Je ne suis pas un métis.
En ayant garde d’oublier le renfort des vieilles lignées terriennes et nobiliaires, lesquelles sont douées d’une très longue mémoire, et des dynasties grand-bourgeoises, sans doute nous comptons-nous encore, à vue de nez et pour l’instant, une petite quarantaine de millions dans le même cas : Français de souche, et contents de l’être…
Et s’ils se réveillaient en sursaut ? On ne sait. Big Other veille…
Ce que je ne parviens pas à admettre, et qui me plonge dans un abîme de perplexité furieuse et désolée, c’est pourquoi tant de Français avertis (voir plus haut…) concourent aveuglément, méthodiquement, voire cyniquement, à l’immolation d’une certaine France – évitons le qualificatif d’étemelle, qui les révulse – sur l’autel de l’humanisme exacerbé.
Je me pose la même question à propos de toutes ces associations de droit à ceci, à cela, de toutes ces ligues, ces sociétés de pensée, ces officines subventionnées, ces réseaux de manipulateurs infiltrés dans tous les rouages de l’État, ces pétitionnaires machinaux, ces médias si correctement consensuels et tous ces « intelligents » qui, jour après jour, inoculent leur discours corrosif dans le subconscient de la nation française. Big Other…
S’il se peut, à la limite, qu’on les crédite d’une certaine part de sincérité – pour ma part, je ne vais pas jusque-là : dans Le Camp des Saints, ce sont les premiers à s’enfuir –, il n’empêche que j’éprouve un profond malaise à l’idée qu’ils sont mes compatriotes. Pourquoi s’obstinent-ils à détruire le socle de ce pays ? En vérité, sont-ils encore français ? Pourquoi déclinent-ils à l’infini, jusqu’à satiété, en les dissociant de la France, leurs « valeurs républicaines », à l’image de Laurent Fabius, l’un de nos ex-Premiers ministres, déclarant, en 2003 au congrès du Parti socialiste : « Quand la Marianne de nos mairies prendra le beau visage d’une jeune Française issue de l’immigration, ce jour-là nous aurons franchi un pas en faisant vivre pleinement les valeurs de la République{11}… ? » Pourquoi s’acharnent-ils tous ainsi à nier le caractère intangible – et sacré, mais cela, ils sont hors d’état de le concevoir – de la patrie charnelle ? C’est le chemin de la trahison. Big Other a sonné. On s’empresse : « Ils sont chez eux chez moi » (Mitterrand), au sein d’une « Europe dont les racines sont autant musulmanes que chrétiennes » (Chirac). À regarder l’avenir en face, tel qu’il se présente, tel qu’il sera, Sarkozy hésite encore, un petit pas en avant, un grand à reculons…
Dans Le Camp des Saints aussi, à l’instant suprême d’un choix et d’une décision qui engageront l’avenir irrévocablement, le président de la République va hésiter. De cent navires échoués sur nos rivages, par milliers de milliers formant une vague humaine qui semble ne pas avoir de fin, les Autres débarquent et se répandent sur les plages et le bord de mer et submergent peu à peu les rues, les promenades, les maisons, les jardins. La nuit est tombée. À la radio, à la télévision, le Président va parler et la terre entière l’écoute. Il s’adresse à la nation : « Français, Françaises, mes chers compatriotes… » Il a pesé chaque mot. Il n’improvise pas. Il ne s’écarte pas du texte qu’il a lui-même rédigé. Il s’exprime d’une voix calme, grave et énergique à la fois. Il s’explique. Il explique. Parlant de ceux qui arrivent et qui envahissent le pays, il dit : « Leur destin est tragique, mais par voie de conséquence, le nôtre ne l’est pas moins… » Il prend ses responsabilités : « J’ai donné l’ordre à notre armée nationale de s’opposer, par les armes, à leur débarquement, car je le déclare tout net, la lâcheté devant les faibles est une des formes les plus actives, les plus subtiles et les plus mortelles de la lâcheté… »
Et là, brusquement, il s’interrompt. Sa voix se brise. Un silence de trente secondes pendant lesquelles on n’entend plus que sa respiration oppressée. Quand enfin il reprend, ce n’est plus le même homme. Il est terrassé par l’émotion. Il improvise. On l’entend à peine, mais ce qu’il dit va changer la face du monde : « Tuer est difficile. Savoir pourquoi l’est plus encore. Moi, je le sais, mais je n‘ai pas le doigt sur la gâchette et la chair d’un malheureux à quelques mètres de mon arme… » Et il délie « chaque soldat, chaque policier, chaque gendarme, chaque officier », de leur devoir d’obéissance{12}.
Big Other l’a rattrapé.
Encore une fois, c’est le roman. Il réduit à une quinzaine de minutes (la durée du discours du Président) le processus en usage dans nos démocraties libérales – consultations, débats parlementaires, dosages politiques, vote de la question de confiance, etc. – et dont le résultat final, avec les droits de l’homme en filigrane, aurait été sans nul doute identique : fermeté verbale, puis abandon.
Dans la réalité que nous vivons en France depuis les années 1970, l’urgence d’un tel discours ne s’est pas encore imposée. Le temps viendra, n’en doutons pas, mais on était, et on est en droit d’attendre, au moins de la part du chef de l’État, des perspectives claires et une attitude ferme, ce qui n’est pas le cas. Par légèreté (Giscard d’Estaing), complicité militante (Chirac) ou affectée (Mitterrand), et peut-être par estimation de l’impossible (Sarkozy), nos présidents de la République se sont toujours soigneusement gardés d’affronter publiquement la vérité, de peur de se trouver acculés à devoir prendre de vraies décisions. Ils passent le mistigri au suivant : puisque rien n’a été fait, c’est donc qu’il n’y a rien à faire, alors ne faisons rien. L’éditorialiste Ivan Rioufol, qui suit de très près ces questions, a fort bien analysé cela :
« Les glorieux qui nous dirigent, bousculés il est vrai par le fait accompli d’une immigration incontrôlée et définitivement établie, ont décidé un beau jour que la République française serait désormais, et à titre officiel, métissée et multiethnique. Personne n’aura jamais été prévenu, et encore moins consulté, sur ce soudain changement identitaire, ce qui n’est tout de même pas anodin{13}… » Et l’historien Jean Monneret fait écho : « Mais ces gens-là réfléchissent-ils ?
« Oui, ils réfléchissent. Comme on réfléchit dans les conseils d’administration, selon les critères exclusifs du profit économique{14}… »
Nous aurons tout de même une pensée reconnaissante pour le Grand Charles qui, en des temps ô combien lointains (1959), s’en était approché au plus près, de cette vérité. Pas officiellement, pas publiquement, mais de façon privée, très privée :
« Il ne faut pas se payer de mots ! C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns.
Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même et avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne{15}… »
On a au moins ça. Il nous reste au moins ça, sur quoi l’on peut s’appuyer, qu’on peut citer – on en profite ! – sans danger d’être traîné en justice, et grâce à quoi l’on peut enfin écrire et publier ce que l’on pense par général de Gaulle interposé. Pas un mot à retrancher. Le chef d’État français déterminé, cette fois publiquement, à tenir de tels propos, n’est sans doute pas encore né.
Pour le moment, on nous joue du pipeau. On édifie pour la forme et pour la galerie quelques paravents que balaye aussitôt un gigantesque appel d’air : octroi automatique de la nationalité française par droit du sol{16} ou par mariage, inflation des naturalisations, porosité des frontières, répugnance de milliers de milliers de jeunes Français à exercer des métiers de labeur où autant de milliers de milliers d’immigrés les remplacent, spirale imparable des sans-papiers (régularisation, regroupement familial, scolarisation obligatoire des enfants), allocations, prestations sociales, attributions préférentielles de logements, subventions aux associations de soutien, etc. Et Big Other patrouille sur tous les fronts. Il a siphonné la charité chrétienne, celle qu’on doit à son prochain, il l’a détournée à son crédit et s’en est attribué les mérites. Grâce à la vigilance de ses affidés, il n’est pas une expulsion ou un placement en centre de rétention, en dépit de leur nombre infime, qui ne soient présentés à l’opinion publique comme une injustifiable opération rappelant « les heures les plus sombres de notre histoire », et souvent interprétées comme telles.
La gouvernance a laissé tomber.
Quand il y a une naissance dans ma famille ou chez des amis, je ne puis regarder ce bébé de chez nous sans songer à ce qui se prépare pour lui dans l’européenne et française incurie et qu’il lui faudra affronter dans son âge d’homme…
Le présent contient l’avenir. Il l’annonce. Où en sommes-nous ?
Le peuple français est « un peuple européen de race blanche et de culture grecque et latine », établissait en prémisse le Général. Aujourd’hui, il faudrait nuancer. La race blanche n’y est plus que prédominante, encore que cela n’a plus de sens : la science a aboli depuis peu les races ! Il n’est plus licite d’y faire référence, et Big Other en interdit la mention. Quant à l’empreinte « grecque et latine », il devient difficile d’en discerner le souvenir dans les « tendances culturelles » des générations montantes.
Idem pour la « petite minorité » au-delà de laquelle, selon le Général, « la France ne serait plus la France ». Ce seuil a été allègrement franchi, puis enfoncé, débordé. La petite minorité s’est multipliée, diversifiée, au point qu’on lui applique à présent le pluriel et qu’on l’accompagne d’un qualificatif : les minorités visibles. Tellement visibles qu’il n’est même plus nécessaire de faire appel aux statistiques, vraies ou bidouillées, pour en mesurer l’ampleur, les appréhender physiquement, prendre conscience de leur poids, de leur irrévocabilité. Il suffit d’aller où elles se trouvent, dans bien des villes en France, et même des villages, sans parler des « cités » et des « quartiers », où le seuil des 50 % à l’horizon 2040-2050 est d’ores et déjà dépassé.
Il est difficile d’arriver à s’enfoncer dans la tête, même en faisant preuve de bonne volonté, que tous ces gens sont français, ou destinés à le devenir, et je ne vois pas comment la rigueur des lois pourrait effacer cette impression pesante enfouie au coeur de millions de Français, ni même l’expression de cette impression, sauf à espérer…
À cela, Big Other nous oppose l’argument massue : « Nous sommes le jouet de nos peurs ancestrales. »
Ancestrales ? Après tout, pourquoi pas ?
Aux derniers chapitres du Camp des Saints, la « peur ancestrale » fait des ravages. Ce n’est plus l’exode de juin 40, c’est pire, car on ne s’est pas amélioré depuis, tout au moins dans le roman. Or que voit-on aujourd’hui ? La peur se définit autrement. On peut l’appeler rejet, ou refus, du « vivre ensemble ». Ce n’est pas un exode de masse, ce n’est pas encore une fuite, c’est seulement une retraite en bon ordre, un repli à la fois délibéré et instinctif, mais le résultat est identique : le Français de souche s’en va voir ailleurs, là où l’Autre n’est pas. D’un coup d’oeil très sûr, il a évalué le degré d’imprégnation au-delà duquel il ne pourra plus ou ne voudra plus le supporter. Il prépare son départ autant qu’il le peut, et quand il sent le moment venu, avant qu’il soit trop tard, il déménage avec toute sa famille. C’est ainsi que l’on assiste, en de nombreux points du territoire urbain, à de véritables transferts, ou transvasements, de populations.
Et le phénomène s’amplifie. Quand l’une ou l’autre municipalité annonce que dans tel ou tel quartier encore exempt de « diversité » va être construit un ensemble de logements où la « mixité plurielle » sera de rigueur, les riverains commencent aussitôt à se poser des questions et à tirer des plans pour filer. Si l’on se place sur le plan de l’« accueil à l’Autre », ce n’est certes pas un réflexe sympathique, mais il s’agit là de tests sans trucage, bruts de coffrage, sur le tas, qu’on aurait tort de négliger. Le Français de souche vote avec ses pieds : il s’en va…
S’en vont également de là, suivant le même élan, un certain nombre de Français hors souche, ceux que les sociologues ont baptisés d’un nom qui me semble aussi mal venu que péjoratif : les beurgeois, qui, tout en étant nés français, y ont ajouté l’adhésion du coeur.
Reste enfin la religion chrétienne, le « peuple de religion chrétienne », qui clôt en fanfare le péan du Grand Charles.
Aujourd’hui, les gros bataillons catholiques ont fondu. La relève des prêtres se tarit. L’épiscopat, à quelques évêques près, n’a pas recouvré sa vigueur, loin s’en faut. Parmi les huit à dix millions de pratiquants résiduels, nombreux sont ceux qui ont pris leurs distances avec le dogme et l’observance, et considèrent qu’il n’est désormais nullement nécessaire de se différencier du commun et de ne pas profiter de la licence et de la facilité que le reste de la population s’est attribuées sous le paravent incitatif des lois et valeurs « républicaines ».
Et pourtant, sur ce point, depuis peu, j’ai cessé d’être pessimiste. La minorité catholique se bat, le dos au mur. Le nombre de ses fidèles ne diminuera plus. La tendance s’inverse. Les jeunes prêtres sont peu nombreux, mais intensément « motivés ».
Là aussi, le retournement s’amorce. Comme aux temps barbares du haut Moyen Âge, dans leurs abbayes, leurs prieurés, les moines et les moniales veillent et prient – et, chez eux, les vocations affluent. Si l’on croit à la grâce de Dieu, à la réciprocité des mérites et à la communion des saints, la chrétienté, en France, voit se lever l’aube de sa renaissance. Les églises, à Pâques dernier, étaient bondées. Le ban et l’arrière-ban, pour soutenir leur pape, et célébrer la résurrection, s’étaient spontanément mobilisés.
Enfin, trois fois par jour, dans ce pays acharné à proclamer sa « laïcité », le matin, à midi, et le soir, à ses milliers de clochers, l’Angélus sonne. La prière mariale qui l’accompagnait autrefois n’est plus sue, ni récitée, ni connue, mais ce sont nos cloches immuables qui sonnent, et au moins on les entend ! Quand on sait que ce sont les municipalités, quelle que soit leur orientation politique, qui en ont financé l’automatisme et en assurent l’entretien, on s’aperçoit que les racines chrétiennes, celles que refusa Jacques Chirac au préambule de la constitution européenne, ne sont pas encore extirpées. Il n’existe probablement pas un seul maire, en France, qui accepterait ou imposerait de les réduire au silence, ces cloches, à l’heure du triple Angélus ! Ultime réflexe inconscient face au désert mortifère de la foi ? Peut-être aussi face aux mosquées ?
Il est encore incertain d’aller jusque-là, mais qui sait…
On en vient ainsi à l’islam (la religion), ou à l’Islam, avec une majuscule (l’ensemble des peuples qui professent cette religion, et la civilisation qui les caractérise{17}). Il convient d’y ajouter l’islamisme (mouvement politique et religieux prônant l’expansion de l’islam{18}). C’est une sorte de trinité qui a réveillé de leur torpeur, de leur sujétion coloniale et de leur inassouvissement, un milliard et demi de fidèles, dont l’avant-garde est en train de prendre pied en Europe, non pour s’y fondre, mais pour s’y implanter.
Il n’en est pas explicitement question dans Le Camp des Saints. En 1973, c’est vrai, je ne l’avais pas vu venir, je n’avais pas anticipé sa puissance. L’islam y figure cependant, en diverses circonstances, sous la seule référence d’Allah. C’est au nom de Bouddha, d’Allah, et de tout le panthéon hindouiste, acclamés en litanies, que débarque sur nos côtes l’avant-garde des millions de millions. C’est vers La Mecque que se prosternent en apprenant cette bonne nouvelle les travailleurs musulmans de Paris. La dimension religieuse de l’invasion y est constante. Constante, mais non principale. Sa force première est le nombre. Ses motifs sont d’abord d’ordre matériel, concrètement existentiel : la misère, la désespérance, la vision d’une terre promise, l’aspiration à une vie meilleure. La foi religieuse ne fait qu’y ajouter la certitude du sacré : c’est par la volonté d’Allah, de Bouddha, etc., qu’ils débarquent. Un fameux « plus », pourrait-on dire, et qui manque à ceux d’en face.
Si l’on se reporte au présent que nous vivons, c’est exactement cela que l’on distingue : l’affirmation justificative du sacré. D’où les mosquées, les minarets qu’on finira bien par concéder en réciprocité à nos clochers, le voile des femmes, le ramadan, la formation des imans et les jours saints musulmans en voie de « francisation », le sacrifice des moutons, le marketing hallal, l’enseignement officiel du Coran, les radios et TV confessionnelles, le choix délibéré de prénoms ethniques, etc., toutes les armes de la visibilité, tout l’appareil d’un « communautarisme » militant, avec le seul risque d’en faire trop : ça passe ou ça casse…
Si j’étais à leur place, quitte à quelques concessions à la modernité et à l’égalité des sexes, c’est probablement ainsi que j’agirais. Mais je n’y suis pas.
C’est sur l’autre rivage que je me tiens.
L’islam, en définitive, n’est qu’une composante de la submersion, la plus organisée, la plus déterminée, mais il n’est pas à lui seul le nombre. Les ethnies, les tribus, les nationalités les plus exotiques se bousculent à nos portes, et dès qu’elles les ont forcées, elles y assurent leur descendance. La démographe Michèle Tribalat a inventé un plaisant et prudent euphémisme pour définir ce processus : auto-engendrement des flux familiaux{19}. Quant à nos propres descendants, formatés à l’école de Big Other et conditionnés dès la plus petite enfance au « métissage » comportemental et culturel et aux impératifs de la France « plurielle », ils n’auront plus d’autres ressources que de se fondre sans moufter dans le nouveau moule « citoyen » du Français de 2050.
Tout de même, ne désespérons pas.
Assurément, il subsistera ce que l’on appelle en ethnologie des isolats, de puissantes minorités, peut-être une vingtaine de millions de Français – et pas nécessairement de race blanche{20} – qui parleront encore notre langue dans son intégrité à peu près sauvée et s’obstineront à rester conscients de notre culture et de notre histoire telles qu’elles nous ont été transmises de génération en génération.
Cela ne leur sera pas facile.
Face aux différentes « communautés » qu’on voit se former dès aujourd’hui sur les ruines de l’intégration et qui, en 2050, seront définitivement et institutionnellement installées, il s’agira en quelque sorte – je cherche un terme approprié – d’une communauté de la pérennité française. Celle-ci s’appuiera sur ses familles, sa natalité, son endogamie de survie, ses écoles, ses réseaux parallèles de solidarité et de sécurité, peut-être même ses zones géographiques, ses portions de territoires, ses places de sûreté et, pourquoi pas, sa foi chrétienne, et catholique avec un peu de chance, si ce ciment-là a tenu.
Cela ne plaira pas.
Le clash surviendra à un moment ou à un autre, la mise au pas de ces récalcitrants par des moyens démocratiquement légaux, coercitifs, appropriés et musclés. C’est d’ailleurs ainsi que se termine Le Camp des Saints. Et ensuite ?
Ensuite la France ne sera plus peuplée, toutes origines confondues, que par des bernard-l’ermite qui vivront dans des coquilles abandonnées par les représentants d’une espèce à jamais disparue qui s’appelait l’espèce française et n’annonçait en rien, par on ne sait quelle métamorphose génétique, celle qui dans la seconde moitié de ce siècle se sera affublée de ce nom.
Il existe une seconde hypothèse, c’est que les derniers isolats résistent jusqu’à s’engager dans une sorte de reconquista sans doute différente de l’espagnole mais s’inspirant des mêmes motifs, avec quelques chances qu’au Danemark, aux Pays-Bas, en Belgique, en Suisse, en Italie du Nord, en Autriche, et pourquoi pas ailleurs, en Europe, d’autres isolats semblables rejoignent le mouvement.
À défaut d’y croire, il y aurait un roman périlleux à écrire là-dessus. Son auteur n’est peut-être pas encore de ce monde, mais sous une forme ou sous une autre, ce livre verra le jour en temps opportun, j’en suis sûr.

Mes compliments à Big Other.

Jean Raspail

Vous êtes libre de publier autant de commentaires que vous voudrez à propos de ce que vous voudrez, anonymement ou pas selon votre choix. Vous pouvez nous demander de retirer des informations que vous auriez publiées par erreur. Si c'est la première fois que vous écrivez un commentaire, il sera soumis à une approbation préalable. Si votre commentaire contient plus de deux liens, il sera soumis à une approbation préalable. La propagande hostile à ce site ou à la défense de la Race blanche ainsi que le pollupostage sont censurés.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s